REALIDAD Y FICCIÓN                                         

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lindaraja     REVISTA de estudios interdisciplinares y transdisciplinares. ISSN:  1698 - 2169

 

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Revista Lindaraja

nº 7, diciembre

 de 2006

 

 

 

 

E-mail:

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Web site:

http://www.chez.com/

jlpetit/

 

 

 

 

 

Jean-Luc Petit

 

 

De l’intentionnalité de l’acte

Jean-Luc Petit

Professeur de philosophie,

Université Marc Bloch, Strasbourg II,

Enseignant-chercheur associé au

Laboratoire de Physiologie de la Perception et de l’Action,

umr cnrs 7152 Collège de France

 

La choséité du monde

est le précipité d’intentions humaines.

Tout ce qui est

est issu de mon et notre activité.

E. Husserl [1]

 

1. Au risque de vous décevoir, je ne propose pas ici une histoire des conceptions de l’intentionnalité, ni même une revue de la littérature récente sur l’intentionnalité. Œuvrant depuis pas mal de temps — certaines années avec, d’autres sans appui institutionnel — à un rapprochement entre philosophie et neurosciences, je voudrais soumettre à votre appréciation mon intuition qu’il existe une possibilité de corrélation significative entre les données récentes sur le métabolisme cérébral et une conception de l’intentionnalité que d’autres ont chassé du devant de la scène, occupant en usurpatrices la place qui devrait lui revenir dans le débat scientifique actuel, en dépit de leur flagrant défaut de bases biologiques. Après avoir déblayé aussi rapidement que possible le terrain des représentations non pertinentes, nous extrairons celle qui nous intéresse d’une masse de manuscrits inédits, protégés, de surcroît, par de sévères contraintes éditoriales, les volumes de transcriptions dactylographiques des sténogrammes du vieux Husserl, plus particulièrement ceux des années 30. Retracée en ses grandes lignes, cette théorie de l’intentionnalité, non comme propriété d’états ou d’objets mentaux, ou linguistiques, mais en tant qu’acte, justifiera, je l’espère, le titre de cette communication, titre qui m’a été amicalement imposé par J.-P. Durafour, mais que je me suis approprié après coup. L’accent sera mis sur le fait qu’elle accorde un rôle central à une fonction neurobiologique encore mal connue, la kinesthèse, ou sens du mouvement, sur laquelle l’attention des chercheurs s’est concentrée dernièrement et de nombreux résultats ont été accumulés. Mon but est de vous persuader que cette incorporation de l’intentionnalité, dynamiquement comprise, aux fonctions kinesthésiques de notre corps lui confère un sérieux incomparable avec celui qu’on pourra jamais accorder à l’image qu’on en a par une approche philosophique indirecte, que ce soit une analyse du langage sur le mental ou un examen de nos concepts de l’esprit humain. Mais, j’en suis parfaitement conscient, la seule mise en évidence de corrélations, même si, parce qu’elle représente tout un travail en soi, elle doit occuper l’essentiel du temps qui m’est imparti, n’équivaut ni à une explication scientifique de l’intentionnalité de la conscience, ni, et peut-être moins encore, à une justification philosophique du fait d’avoir eu recours aux sciences pour “fonder” un concept philosophique. Non sans raison, la mise en regard des descriptions phénoménologiques de vécus subjectifs et des histogrammes mesurant l’activité des motoneurones ou des neurones sensori-moteurs, vous paraîtra un geste violent, qui fait fi de l’évidente incommensurabilité entre le naturalisme des neurosciences et l’apriorisme de la philosophie transcendantale. Comment peut-on se vouloir phénoménologue et mettre au rancart l’epoché, acte inaugural de la phénoménologie suspendant notre croyance naturelle à l’être des choses et du monde, croyance qui est le sol même de l’objectivité scientifique ? Je prévois que vous ne serez que modérément satisfaits, si je réponds que la confrontation dans laquelle s’inscrit cette mise en corrélation n’est pas celle qu’on croit. Quoi qu’on raconte, ici ou là, de “la phénoménologie” et de son rapport — plutôt mauvais, paraît-il — aux sciences, j’en détache un projet scientifique : la théorie de la constitution intentionnelle, qui n’a été esquissé par le dernier Husserl que pour se voir aussitôt jeter aux poubelles de l’histoire par les disciples de Heidegger passés au “déconstructionnisme”, qu’on me cite en guise de phénoménologues. Et j’ai quelque espoir d’éclairer les perspectives de réalisation de ce projet scientifique par les perspectives de développement et d’intégration future des nouvelles neurosciences. Un espoir que permet l’instabilité de la présente situation épistémologique où, pour se différencier de la réflexologie behaviouriste ayant longtemps dominé les laboratoires de physiologie, ces neurosciences ont, faute de mieux, récupéré le terme de “cognitives” au prix d’une cohabitation forcée avec les psychologues cognitivistes. Cette insatisfaisante réponse sera néanmoins ma réponse.

2. Procédons à présent, sans trop de précautions inutiles, au déblayage de terrain annoncé. Je passe sur l’intentionnalité des intentions, conscientes et volontaires, ou inconscientes et involontaires, celles qu’on a de faire quelque chose ou qu’on a en faisant quelque chose, ou dans lesquelles on fait généralement ce qu’on fait, sans oublier celles qu’on nous attribue sur la base de ce qu’on a fait, et qui finissent par être, rétrospectivement , sinon de guerre lasse, des intentions qu’on a eues, etc. Qu’il s’agit d’une intentionnalité dérivée de la structure ontologique de notre temporalité est une chose acquise; que le dévoilement, ou la reconstitution herméneutique, psychanalytique, etc. du contenu psychologique de ces intentions suffira à éclairer cette structure n’en est pas une. Je passe également sur l’intentionnalité des intentions de statut juridique, qui sont circonstances aggravantes lorsqu’il y a des preuves qu’elles ont accompagné la perpétration d’un acte contraire aux lois. Est hors de notre propos la question, intéressante en soi, de savoir si par delà les stipulations expresses du Code pénal, ces circonstances aggravantes ne renverraient pas aux structures d’une expérience humaine préjuridique ou extra-positive motivant une imputation de responsabilité pénale. Le criminel n’est sans doute pas uniquement celui que sa conduite a rendu passible d’une procédure conforme à tel ou tel article d’un code : sauf erreur judiciaire, il a en général réellement eu les intentions qu’on lui impute. Par la même occasion, nous écartons tout le problème des fondements phénoménologiques de la responsabilité juridique dans la mesure où il touche à l’intentionnalité. Passons aux formes philosophiquement thématisées d’intentionnalité. Faute de temps, je ne m’arrête pas à ce que les philosophes nord-américains (Dennett, Dretske, Fodor, Searle, etc.) ont retenu de la tradition phénoménologique du vieux continent.  Le phénoménologue jouant au “psychologue en chaise longue”, et s’efforçant vainement, sans le secours d’une méthodologie précise, mais par la réflexion et l’introspection, de fixer l’œil de son esprit sur les aspects fugaces de l’activité mentale négligés par la psychologie scientifique, dans son intérêt exclusif pour les aspects qui en sont mesurables, et plus largement objectivables : laissons-les s’amuser avec cette innocente caricature. Ne m’occupant pas d’histoire des idées, ou des “doctrines”, mais de philosophie, j’en viens sans transition à la conception de l’intentionnalité en vigueur dans la philosophie analytique et la philosophie de l’esprit contemporaine. Plus je pratique cette littérature, moins j’aperçois de motifs de réviser mon jugement déja exprimé ailleurs. Le procédé, l’erreur invariable, de ces auteurs est d’objectiver l’énoncé linguistique à la manière des logiciens, ou d’objectiver l’état mental, directement à la manière des empiristes (Locke) ou en le décalquant sur l’énoncé linguistique correspondant, et d’examiner les propriétés qui distinguent ces objets spéciaux d’objets, physiques ou logiques, plus ordinaires. Il en résulte fatalement une méprise systématique sur la nature de l’intentionnalité. Les uns la confondent avec la non extensionnalité des énoncés psychologiques : je puis croire, désirer, préférer, etc. que p, en dépit du fait qu’il n’y aucune situation telle que p , et si p, cela n’implique pas que je croie que p ; les autres, avec le fait que certains états mentaux sont le support de contenus de représentation, qui en général représentent autre chose qu’eux-mêmes ou que la personne qui les a. Les premiers partagent la conception de l’intentionnalité-t comme intensionnalité-s. Les seconds, la conception représentationnelle de l’intentionnalité. À ces deux-là se laissent ramener toutes les conceptions qui ont cours dans l’actualité philosophique. En administrer la démonstration ne nous avancerait à rien.

3. Le dé à jouer que je retourne sous toutes ses faces, le crayon et les feuilles de papier sur ma table, le plateau de ma table, le petit sapin de la Forêt Noire sur le balcon, le gentil moineau qui venait de se poser et s’est effrayé, la balustrade sombre et luisante en contre-jour, les arbres d’en face, les lignes horizontales, si claires, du bâtiment de l’école, l’épaule de la colline boisée qui ferme l’horizon de sa grisaille, le ciel bleu enfin, toutes ces choses sont absolument réelles. S’il faut en appeler à l’expression ferme et définitive de ce que je crois : je juge qu’elles existent dans le monde en dehors de moi, je leur attribue des propriétés qui se trouvent être précisément celles qu’elles possèdent : le dé, un solide géométrique; la feuille, une surface rectangulaire; les arbres, du vert, rompu, déja, des rousseurs d’un automne précoce, etc. Je perçois clairement toutes ces choses, elles se détachent de l’environnement quand je le parcours circulairement du regard. Je peux les fixer les unes après les autres dans un ordre arbitraire : le crayon, aussitôt les contours de la feuille sur laquelle il est posé s’estompent; le sapin du balcon, et voilà les objets sur ma table qui disparaissent dans un brouillard; l’école, à son tour, récupère son unité malgré les barres de la balustrade qui la découpent, mais ne la fragmentent pas, etc. Je peux, si je veux, procéder d’une manière plus systématique. J’inspecte du regard chacun des objets de mon environnement, je fais varier leurs perspectives par des mouvements des yeux, de la tête et du corps pour en rendre les formes plus prégnantes, leur donner tout leur relief. Allons plus loin. Imaginons une sorte d’inspection générale du monde limitée à ce qui m’en est actuellement donné. En quoi cela serait-il intéressant ? En ceci, qu’au lieu que les choses m’imposent comme auparavant leur réalité, cette valeur de “réalité” leur serait graduellement conférée par moi grâce à mon activité, avant tout sensorielle et motrice. Et surtout, j’accompagnerais consciemment le processus de la mise en place, niveau après niveau, de toutes les couches sédimentaires dont il m’apparaîtrait par la même occasion que chaque réalité est constituée. Ainsi serait mise en évidence l’effectivité de ma participation — pour ainsi dire, jusque-là clandestine — à cette réalité que je n’ai que trop tendance à concevoir comme donnée toute faite sans que j’y sois pour quelque chose. Ce modeste échantillon de description phénoménologique offre un double avantage :

Nous introduisant directement à la théorie de la constitution intentionnelle, il court-circuite les préambules habituels sur le cogito, la réduction, etc., et m’évite de transformer une fois de plus la phénoménologie, de praxis en doctrine. Mais, peut-être serez-vous plus à votre aise avec la doctrine ? Avec votre permission j’introduirai donc un rudiment de doctrine phénoménologique : en deux mots, la constitution est le mouvement inverse de la réduction. La réduction est la fiction qui nous ramène de l’expérience commune d’un monde déjà donné tout fait à ses origines subjectives. Plusieurs sources d’information ayant contribué à ce que les choses aient le sens d’être qu’elles ont, séparons-les pour évaluer leur contribution respective. D’abord, les autres : je m’abstiendrai de la contribution d’autrui et limiterai (ou feindrai de limiter) ce que je sais du monde à ce qui m’en est directement accessible : solipsisme méthodique. Ensuite, mon passé que je me remémore : je me priverai de l’apport de la mémoire et me soustrairai autant que possible à l’emprise du temps objectif en me confinant dans le présent actuel de mon vécu. Enfin mes mouvements corporels qui amplifient indéfiniment la sphère de mon expérience : je les limiterai aux seuls mouvements oculaires, indispensables en ceci que leur suppression annulerait pour moi toute possibilité d’une expérience de quelque chose. Résultat : le monde s’est dépouillé de son objectivité et se ramène à des images fugitives, optiques ou autres, dans un flux constant. Mais si j’ai perdu la permanence de l’objet, j’ai en revanche peut-être mis à nu les actes subjectifs qui s’y rapportaient. Les images qui se forment, se rassemblent ou se dispersent dans mes champs sensoriels ne me sont certes pas indifférentes. Elles éveillent mon intérêt, je me tourne vers elles, j’essaie de les tenir ensemble. Je retiens celles qui s’en vont, j’anticipe celles qui viennent, je fixe et j’accompagne celles qui sont là. Quels sont ces actes subjectifs, et dans quel ordre, en quelles combinaisons, qui vont me permettre (nous permettre) de restituer au monde son sens d’être habituel antérieur à la réduction ? Tel est le problème de la constitution.

 Vous attendez de moi la réponse à deux questions : qu’est-ce qu’il faut entendre par “intentionnalité” dans ce contexte, et quel rôle y est-il dévolu à la kinesthèse ? L’intentionnalité est la réalité, la choséité, ou l’objectivité des choses, entendue comme une valeur que l’effectuation actuelle d’activités subjectives maintient en vigueur, entretient dans l’être. Je dis une valeur, parce qu’il n’est pas vrai que je voie les choses, sans plus. Des choses, je vois les formes et les couleurs, dans la mesure où j’en varie, déploie en série et superpose les modes d’apparition en mouvant mes yeux et mon corps. Mes images visuelles, mes mouvements, bien sûr, sont de moi, non des choses. Mais à travers les images sensorielles qui m’affectent et les mouvements orientés que je mets en œuvre pour les avoir, les diversifier et les ordonner par rapport au pôle d’unité objective dont elles semblent procéder, je me dirige sur «la chose elle-même». Ce pouvoir de poser une extériorité à soi, de doter cette extériorité des propriétés qualitatives corrélatives des diverses modalités des organes sensoriels dont on est soi-même pourvu et de se faire un monde avec de pareilles extériorités, réciproquement, ce mode d’existence des choses “objectivement réelles” qu’est leur existence en suspens dans de tels actes perceptifs et moteurs, voilà le thème de la théorie de l’intentionnalité. La chose est de constitution intentionnelle, elle est ce qui existe du fait d’être visé comme but d’actes subjectifs. Ces actes, sans doute, sont, eux-mêmes, d’emblée orientés. Mais ils n’acquièrent leur but complet qu’avec la pleine constitution de la chose. La réduction ramène de l’unité permanente de la chose aux séries d’images de champ sensoriel qu’elle regroupe. Les actes qui se rapportaient à la chose y perdent sans doute leur pôle objectif externe, mais rien du sens immanent de leur effectuation. Si le sujet était actif par rapport à l’objet, il est actif par rapport aux images qui se configurent dans ses champs sensoriels, et son activité en rapport à l’objet se manifeste comme prolongeant cette activité plus originaire. L’intentionnalité apparaît à l’état pur dans cette orientation des actes non plus vers les objets, ni vers les images comme telles, mais vers ce qu’elles présentent comme unique et identique à travers leur variation que ces actes motivent. Présenter à un ensemble convergent d’actes subjectifs qui la visent et du même coup la stabilisent une forme d’unité présomptive en cours de remplissement par des contenus sensoriels qui n’y sont toutefois jamais adéquats : telle est la caractéristique de l’être en voie de constitution. Son mode d’être n’est pas celui de la donnée sensorielle, qui est actuelle, ni celui de la kinesthèse, non moins actuelle, mais celui d’une virtualité dont la confirmation est suspendue à l’effectuation concordante et au succès d’activités subjectives. Mais de l’intentionnel ce “suspens” n’est encore qu’une métaphore. Plus strictement, l’intentionnalité est à concevoir comme cette anticipation d’unité et d’identité permanente à travers la variation kinesthésiquement motivée des modes de données subjectifs dans le cours de l’expérience, unité anticipée, non intuitionnée, dont le maintien à travers nos actes en rapport au monde fait qu’en leur totalité habituellement concordante, des choses, effectivement, viennent à se donner.

Votre seconde question était de savoir quel rôle est dévolu aux kinesthèses dans la constitution intentionnelle. Elles lui procurent l’enracinement corporel qui lui faisait défaut dans sa formulation comme théorie de l’acte intentionnel. Reprenons du début : les choses extérieures, mon corps et le monde même ont pour nous un sens solide, leur sens d’être. Ce sens est-il une denrée naturelle ? Apparemment non. Ces choses doivent donc le tenir d’une subjectivité dispensatrice de sens. Tous les onta sont produits de constitution intentionnelle. Chaque être, tout ce qui vaut pour nous comme étant, et plus particulièrement comme déjà là tout prêt dans le monde quand notre intérêt s’y oriente, découle d’un processus de valorisation auquel nos actes et nos pouvoirs subjectifs ont dû déjà contribuer et doivent continuer de contribuer sans cesse. Mais cela est-il le cas, comme à l’instant j’étais tenté — mais me suis abstenu — de le dire, «depuis toujours et à jamais» ? Ces formules absolutisantes trahissent le vieux rêve de constituer pour l’être une tout autre base que ce fondement fini dont nous sommes seulement capables. Au centre de cette polarisation idéaliste de la constitution il y a le poids du concept d’acte. Toute valeur d’être, comme en général toute valeur, est valeur pour l’être subjectif qui doit poser et constamment maintenir en vigueur cette valeur dans l’actualité de ses actes. Chaque étant doué de sens est produit d’actes constituant ce sens. L’intentionnalité désigne la propriété de ces actes, ainsi que la propriété corrélative de leurs objets, d’être activement orientés vers ce à quoi cette orientation même confère valeur, sens et être et qui ne tient cette valeur, ce sens et cet être d’absolument rien d’autre. Amalgame des notions de valeur, être et vérité qui fait dangereusement basculer la théorie de la constitution du côté d’une théorie de l’acte calquée sur le jugement, acte positionnel posant des propositions, acte d’une subjectivité pure qui s’identifie au rayon d’intentionnalité d’une connaissance théorique possible. Transcendantale en ceci qu’elle est unique et uniquement constituante, l’intentionnalité de l’acte n’aurait pas elle-même de constitution, parce qu’il n’y a rien, à part elle-même, dont puisse procéder son pouvoir de valoriser, de poser des valeurs d’être. Une pareille source constituante tend à se soustraire elle-même au domaine des valeurs ontiques produits de sa constitution, dans la mesure où elle les surplombe toutes comme “sujet”. Un sujet transcendantal constituant unique posant identiquement toutes les valeurs, valeurs ontiques des étants, valeurs de vérité des jugements cognitifs, valeurs axiologiques, esthétiques, etc., au mépris de la spécificité des ontologies régionales dont elles ressortissent. L’interprétation populaire qui résume la philosophie du dernier Husserl à cette forme bizarrement paranoïaque d’idéalisme absolu, récupérant la dépouille de Max Stirner vidée du système hégélien pour y injecter un mélange de volontarisme nietzschéen de la création des valeurs et de subjectivisme abstrait de l’acte fichtéen est, évidemment, une interprétation que je rejette.

J’accorde que, même si toute espèce de vécu valorisant est reconnue par cette théorie comme un “acte”, elle a comme centre de gravité les actes doxiques, la conscience positionnelle, le jugement, la proposition — son “vécu de signification”, de préférence à son énoncé propositionnel, et que c’est un handicap. Pour faire contrepoids à cette tendance logico-transcendantale, ma propre interprétation mise sur le véritable esprit de la constitution, esprit essentiellement finitiste et continuiste, qui répugne aux postulations arrogantes comme celle d’une subjectivité ad hoc, venue de nulle part, uniquement pour donner ses conditions de possibilité à la sphère logique. L’exigence est d’une constitution de sens effectuée localement, de proche en proche, à partir d’un originaire qui est notre corps, l’en deçà fini de tous nos actes intentionnels, à quelqu’infinité que se porte leur visée de connaissance. Pour la sphère des actes (équivalant, jusqu’à nouvel ordre, à la sphère de la conscience), enraciner leur intentionnalité en un sol de vécus corporels est impératif, si l’on ne tient pas à ce que la constitution par eux de tout le sens d’être plane dans l’air, démenti immédiat à cette prétention. Mais, dès ce moment, l’intentionnalité est à repenser en fonction non de l’activité consciente de niveau cognitif, avec sa polarité sujet - objet, mais de ce qui peut en appararaître l’opposé le plus obscur dans toute l’expérience, le sens oblique que nous avons du mouvement (ou du repos) de notre corps, de la tension (ou de la détente) de ses forces toutes les fois que nous sommes directement occupés d’un objet quelconque, ce qui est le cas à chaque moment de notre existence consciente : en un mot, la kinesthèse. Ce n’est pas assez dire que cette théorie de la constitution étaye l’intentionnalité sur la kinesthèse, en concédant l’enracinement corporel de l’acte dans «le “je fais” originaire de la kinesthèse qui n’est pas encore une action [2]», elle passe à la limite de l’intentionnel.

Il faut rien de moins, en effet, qu’un éclatement de l’intentionnalité de l’acte pour que soit séparé ce qui, au niveau de cet acte, ne l’est jamais : d’un côté la pure transitivité fonctionnelle du “mouvement vers”, de l’autre la polarité ontique du “ce vers quoi” il est dirigé. Sans être elles-mêmes dotées d’intentionnalité, les kinesthèses sont motivantes à l’égard des multiplicités d’apparences en lesquelles surgissent les unités intentionnelles de la perception. Elles en provoquent la libre variation arbitraire qui rend possible la reconnaissance de leur mêmeté dans toutes les perspectives. Je bouge les yeux, je bouge la tête, je me déplace, et je dis : «la même chose de près et de loin». De ce processus faussement trivial dépend la possibilité pour chaque sujet percevant d’une identité permanente des choses et du monde. Une kinesthèse, en son parcours, est ce qu’un acte traverse en se dirigeant vers l’unité intentionnelle d’un contenu sensoriel, que seul ce parcours peut univoquement dégager. De cet acte, on ne saurait la séparer en tant qu’unité intentionnelle de son propre contenu sensoriel kinesthésique, parce que pour dégager cette unité, le même acte devrait, se retournant sur lui-même, mettre la même kinesthèse en mouvement une deuxième fois. Impossible, car cet acte est déja uniquement occupé de la donnée sensorielle qu’il vise. La kinesthèse, mobilisée dans cet “être dirigé vers” de l’acte qui la traverse vers autre chose, a donc son unité intentionnelle hors d’elle-même : elle n’est pas intentionnelle [3]. Ainsi, la constitution intentionnelle ne fonde pas l’intentionnalité, cela reste vrai. Mais, cet infondé fondateur qu’est l’intentionnalité s’enlève sur fond d’immanence à soi d’une expérience motivationnelle. Une telle expérience est-elle sensation de l’agir ? action s’éprouvant elle-même ? Elle n’est pas encore action, ne retenant de celle-ci que la directionnalité, non le contenu qualitatif qu’une action a normalement comme but; en quoi elle n’est pas tout à fait, non plus, une sensation. On n’ose la qualifier de peur de la précipiter dans l’une ou l’autre des deux catégories exclusives : sensation / action, alors que cette idée d’exclusivité mutuelle est peut-être un non sens pour le vécu doublé d’une absurdité biologique.

Un exposé satisfaisant de la théorie de la constitution intentionnelle devrait montrer, dans le détail, le rôle médiateur de la fonction kinesthésique à chacune des étapes, ou plutôt des couches de sens qu’une expérience subjective doit traverser pour aller du parcours (d’abord purement instinctif) des champs sensoriels (par hypothèse, encore indifférenciés), à la perception de choses et de personnes ayant pleine valeur de réalité dans un monde où l’on peut aussi intervenir à volonté par l’action. Un tel exposé ne pouvant entrer dans le cadre de cette communication, je me contenterai d’en mentionner les rubriques principales en les illustrant d’analyses d’exemples. Le processus de constitution n’est pas le même pour les choses (A), pour mon corps (B) et pour autrui (C). Les kinesthèses n’en sont pas moins les opérateurs de la constitution dans tous les cas. Elles rendent possible la transformation des choses de simples images subjectives de champ en objectivités spatiales. Bien qu’elles confèrent d’emblée au corps propre une situation privilégiée [4], elles ne l’en ramènent pas moins à celle de corps comme les autres dans un monde homogène. Grâce à la communication empathique des kinesthèses, enfin, je surmonte le solipsisme de l’expérience subjective et rejoins le monde des personnes, corps psychophysiques, et l’intersubjectivité.

A. Les choses. Une distinction fondamentale pour la mise en place de la théorie de la constitution (sa première couche, la constitution de la nature primordiale) est celle entre les données de champ et les kinesthèses. Le critère de cette distinction est l’intentionnalité. Je suis tourné vers ce qui m’apparaît grâce à mes sens. Ce qui apparaît dans mes champs sensoriels est l’objet originaire de mon intérêt. Fait exceptionnel, Husserl renvoie à ce propos à Aristote : «Tous les hommes, par nature, prennent plaisir à la perception des sens [5]». Mon monde étant réduit à ces données et au sens que j’ai de mon activité en rapport à elles, ce sont elles qui me concernent, et non cette activité qui les a comme but. Les données jouissent pour moi d’un privilège tenant à ce que «seules elles sont originairement là et qu’elles sont ce à partir de quoi de l’étant se constitue [6]». Les kinesthèses ne m’intéressent pas pour elles-mêmes («en soi et pour soi elles sont sans intérêt [7]»), parce qu’elles font constamment partie de moi. Ne m’intéresse que ce que je peux saisir, perdre et retrouver, non ce que j’ai constamment à ma disposition et qui répond immédiatement au fiat  de ma décision. Contrairement à ce qu’on croit, la théorie de la constitution ne trahit donc pas l’omnipotence du sujet par rapport à l’objet. Le sujet et ses actes sont seulement ce dans quoi la chose se constitue elle-même intentionnellement. Ce qui ne veut pas dire non plus que la chose s’imposerait au sujet, parce que la chose n’est pas un donné. Les données ne sont que la base de son anticipation, activité subjective. Un sujet tout puissant resterait sans objet. Un objet absolu n’aurait personne pour le saisir. Mais si l’on ramène le sujet à son sentiment interne d’accomplir des actes, et l’objet à ce qu’en présentent ses images sensorielles, la mise en coordination de ces actes et de ces images montre comment peut se constituer «une sphère d’étant persistant comme identique sur quoi le je est dirigé, qu’il saisit, peut perdre, récupérer par son action kinesthésique, rapprocher jusqu’à ce qu’il jouisse de sa présence, et ce dans une action arbitraire [8]».

Pour éclairer ce rôle des kinesthèses, permettez-moi de revenir à mon domaine d’exemples. Considérons cette feuille de papier blanc, posée sur la table devant moi, dans la vive lumière de la fenêtre. J’en longe des yeux le bord en éprouvant consciemment le mouvement continu de l’accompagner, mouvement qui s’arrête et bifurque à chaque coin pour reprendre son cours continu jusqu’à la prochaine interruption. À cette discontinuité kinesthésique correspond dans le champ d’image visuelle l’expérience de la saillie du coin de la page que sa blancheur remplit d’un bord à l’autre, et qui justement aux angles, paraît avancer, “pointer” dans l’espace environnant. Je remarque une certaine adhérence de l’impression sensorielle du blanc de la page à mes mouvements d’en suivre le contour. Le bord de la page pourrait presque être décrit comme vibrant d’une sorte de tension conflictuelle, avec les incessantes déformations que cela occasionne, entre l’impression visuelle traînée avec elle par la kinesthèse juste précédente et la nouvelle impression visuelle associée à la kinesthèse actuelle. Réciproquement, mes mouvements oculaires capturent les images des objets environnants et les déportent sur la feuille blanche, m’obligeant à recommencer d’en longer les bords, comme pour en rétablir la netteté de découpe que menacerait ce brouillage visuel. Mais le danger de confusion est puissamment contenu dans des limites relativement étroites, puisqu’il est lié aux brusques changements de parcours kinesthésiques, et devient négligeable au regard de l’obstination avec laquelle la tache blanche de la page enfermée dans ses bords vient réoccuper à chaque fois la même région, ou plutôt le même secteur de balayage oculaire du champ visuel. Ce que j’aimerais avoir illustré par cette description, c’est le phénomène du couplage, ou de l’association entre les suites d’images visuelles ou “parcours hylétiques” (hylè renvoyant au contenu qualitatif des impressions sensorielles) et les suites de kinesthèses qui les mettent en mouvement, ou “parcours kinesthésiques” : «Toute praxis hylétique se produit nécessairement de manière kinesthésique, ce n’est que par elle que j’ai de l’intentionnalité, que j’ai une perception d’objets, d’objets hylétiques, dans la mesure où ils sont des formations de changements kinesthésiques et des identifications au cours de la formation d’apparition [9]

À présent, je prends en main le crayon. Je le tiens à bonne distance, ni trop près, car son image devient confuse, une ombre aux contours diffus et dédoublés qui barre un de ces nuages sculptés en ronde bosse par le soleil qui envahissent le ciel bleu, ni trop loin, car il m’apparaît alors d’une taille plus petite que la normale. Je le fais rouler entre les doigts d’une main essayant vainement de le mettre dans le bon jour qui en donnera la forme et la couleur “vraies”, alors que la facette supérieure en est avalée par la lumière du jour qui glisse sur elle, tandis que les autres facettes, à commencer par celle qui me fait face, sont noyées d’ombre par le contre-jour, la plus en bas s’amincissant jusqu’à disparaître. Que je puisse savoir que mon crayon “Conté” est de la couleur verte classique de cette marque m’apparaît presque comme un mystère. Je le fais tourner sur lui-même horizontalement devant mes yeux : sa longueur se rétrécit, il se tasse sur lui-même, se réduisant non pas à la tache noire hexagonale de son extrémité, mais à une tache parasitée par les reflets simultanés des faces incompossibles à percevoir et qui semblent rivaliser entre elles, incitant alternativement mon regard à glisser en profondeur en suivant la luisance de chacune de leurs faces, comme si le crayon avait éclaté en éventail. Ce chaos des apparences va néanmoins en s’apaisant grâce à la constante corrélation entre les kinesthèses visuelles, quelque perturbées qu’elles soient par les sollicitations des effets de lumière sur les faces vernies du crayon, et les parcours réguliers de mes kinesthèses tactiles et haptiques, qui finissent par contraindre les côtés à enfermer la matière du crayon dans un volume allongé de section hexagonale invariable. Dramatisation à part, j’ai voulu ici donner une évocation un peu concrète d’une importante fonction des kinesthèses. Elle sont motivantes en un sens plus fort que celui de pouvoir se lier à des images et d’en mettre en route le parcours. Elles contrôlent la mise en perspective des apparitions de l’objet, perspective interne à l’objet de ses apparitions optimale, de face, et sous-optimale, de côté, le côté devenant face et la face côté, et perspective en profondeur du rapprochement et de l’éloignement jusqu’à une position optimale qui vaut en même temps proximité absolue. La venue à l’optimalité est le maximum de ce que nous pouvons faire pour nous donner l’intuition d’un objet qui se refuse à la donation “sous toutes ses faces à la fois”, et dont la perception est nécessairement processuelle et temporalisante, avec le suspens intentionnel de l’identité de l’objet que cela implique.

Maintenant, j’observe que mes exemples précédents étaient des objets de taille réduite à portée de ma main, sur ma table, ou plus généralement dans une région de l’environnement qui s’avance vers moi, portant à une exposition complètement explicite tout le détail des déterminations internes des choses qui la peuplent; tandis que les régions environnantes sont celles des limbes engloutissant tout ce qui s’échappe de cette sphère de proximité et d’où peut toujours surgir à l’improviste l’ombre d’un nouvel objet. La limite de cette sphère de proximité est fixée par celle de mon pouvoir kinesthésique de mettre en perspective les objets et de varier à volonté leurs perspectives. Elle a donc à voir avec la reconnaissance de l’identité des choses à travers leurs différentes vues perspectives, de là avec l’intentionnalité, puisque ce mode de donnée constitue les objectivités en pôles d’actes intentionnels. Une rapide décroissance des variations de perspective obtenues par le jeu de mes kinesthèses distingue les objets immédiatement disponibles, pour lesquels j’ai une palette quasiment inépuisable d’aspects différents, et dont l’identification m’apporte, de ce fait, une considérable richesse d’information, et les objets ou quasi-objets lointains, qui nécessitent la mobilisation de mouvements toujours plus étendus de tout mon corps pour obtenir une diversification néanmoins de plus en plus pauvre, jusqu’à ne plus me présenter que l’aspect invariable d’une vignette dans un album. Comparons seulement la feuille de papier qui varie d’une ligne sans épaisseur à une surface rectangulaire, pour ne rien dire des variétés topologiques de ses ondulations ou pliures possibles, et que le parcours kinesthésique de sa figure spatiale semble tirailler en tous sens, évasant l’angle d’un coin, rendant plus aigu un autre coin, ou le crayon qui varie d’une mince barre à pans coupés juqu’à un point paradoxalement éclaté, comparons-les d’abord avec le bâtiment de l’école voisine qui tout au plus circule çà et là dans le cadre de la fenêtre, glissant le long des barres de la balustrade, et comparons enfin tous ces objets kinesthésiquement mobilisables à l’immuable colline boisée dont la seule variation est celle des tonalités de gris au cours de la journée. Le défaut de parallaxe des étoiles est peut-être à mettre au compte de la même structure phénoménologique étendue à toute la Terre, comme sphère de proximité pour les humains, par opposition au lointain absolu de la sphère des fixes. Cette discontinuité à base kinesthésique a une importante conséquence pour l’intentionnalité, le sens d’être des choses proches et celui des choses lointaines. Les secondes cessent de pouvoir être appréhendées comme choses proches possibles et sont comme scellées, serties dans leur horizon. Ce qui impliquera la mise en jeu d’opérations constituantes excédant les limites kinesthésiques du corps propre pour la constitution d’un espace homogène les contenant.

Une kinesthèse isolée du système kinesthésique total est une abstraction. Et néanmoins, toute notre expérience intime du mouvement corporel ne participe pas également à la constitution intentionnelle du sens d’être des choses. En même temps que je parcours du regard mon environnement, je bouge mes pieds sous la table. Les apparences des choses n’en subissent aucune altération. Qu’est-ce donc qui fait qu’une kinesthèse contribue à la constitution ? Elle apporte la motivation ou variation subjective nécessaire à l’identification des choses comme les mêmes à travers ces changements. Ainsi, il faut, pour que l’entrée en jeu d’une kinesthèse auparavant inactive contribue à la constitution, qu’elle provoque le changement des perspectives, ou la mise en perspective de ce dont l’unité n'était que celle d’une face particulière de la chose, et transforme ce qui était “repos” en mouvement, ce qui était “mouvement” en repos. Faisant pivoter le dé entre mes doigts, je transforme ce qui se donnait éventuellement comme face en un simple côté, lui-même se rétrécissant jusqu’à disparition, et faisant place à un nouveau côté qui devient face à son tour; la répétition du même mouvement me ramenant les mêmes apparitions jusqu’à ce que le dé ait pris pour moi le sens d’un solide dans l’espace. Sens non intuitif qui repose sur ma confiance en mon pouvoir de réitérer à volonté les mouvements nécessaires à la réapparition et la venue à l’optimum des autres côtés d’une chose dont un côté, seulement, m’est intuitivement donné de façon optimale. Soit, mais ne faut-il pas “au départ” que j’aie l’image de l’objet, de face, pour pouvoir la modifier en perspective ?

Cette évidence est trompeuse. Si la constitution est kinesthésique, toute identité dépend d’une identification dynamique de la diversité apportée par une kinesthèse. Cela vaut dès le champ oculo-moteur, qu’on se gardera de peupler d’images déja parfaitement individualisées, que je peux déplacer ou accompagner, comme s’il ne dépendait pas d’une kinesthèse, et peut-être pas seulement oculo-motrice, qu’elles le soient. Si je “trouve” des images stables dans le champ oculo-moteur c’est sans doute que d’autres kinesthèses, extra-oculomotrices, ont dû contribuer à leur stabilisation. Justement, dans des recherches inédites [10] de 1931-32 sur ce qui rend primordialement possible l’identification, Husserl se demande pourquoi, dans la poursuite visuelle, quand j’ai la même image qu’au repos, «je comprends mon mouvement comme quasi-repos, modification du repos, continuum de repos possibles», comme si simultanément à mes mouvements j’avais «l’expérience de mouvements qui s’arrêtent ou se transforment en repos». À quoi cela peut-il me servir pour la constitution de l’objet au repos ? Réponse : «Chaque image dès le champ oculo-moteur a sa kinesthèse propre qui en assure l’identification sans glissement dans le champ. Ou encore, il y a un glissement suppressif (Fortverschiebung) dans le champ et un “demeurer en lieu et place” par télescopage [11]». Sa solution révèle une théorie des kinesthèses sensible à la différence entre la poursuite oculaire d’un objet en mouvement et ce qu’on a appelé depuis le “réflexe vestibulo-oculaire”, qui stabilise l’image de l’objet en compensant “automatiquement” les mouvements de notre tête (que détectent les capteurs vestibulaires de l’oreille interne) par des mouvements oculaires de même vitesse et de sens inverse. Devinant la fonction de ce “réflexe” pour la perception visuelle, Husserl a inclus ce glissement suppressif dans la kinesthèse cyclique du regard, qui nous assure de l’identité de l’objet en le ramenant dans la sphère optimale. Contribution essentielle à la constitution en tant que stabilisateur d’image dans le champ oculo-moteur, ce “réflexe” s’arrache à la catégorie des mouvement automatiques, a-subjectifs, pour s’intégrer aux “mouvements du je”.

En fait, il n’y a dans la sphère oculo-motrice ni choses absolues ni apparences définitives. Les choses sont des apparences stabilisées, les apparences, des choses encore instables, que l’entrée en jeu d’une kinesthèse nouvelle remet en mouvement ou stabilise. De même, il n’y a ni mouvement, ni repos absolus. Il y a des mouvements que je fais moi-même et que je peux compenser par le mouvement inverse et des mouvements qui ne viennent pas de moi (la trajectoire rectiligne d’une colombe, les arabesques folâtres des hirondelles, le flux des autos entrant sous le tunnel de l’autoroute ou en sortant) et que je peux sinon stabiliser par un mouvement compensatoire, du moins accompagner en leur donnant le sens d’un mouvement que je fais moi-même. Comment se peut-il, dans cette (inconstante) mouvance généralisée, que des identités durables, sinon permanentes se dégagent ? “Identique” renvoie à mon pouvoir de revenir au même. Mais, comment puis-je savoir sans critère extérieur que c’est “le même” ? Par le fait que mon aller et retour ferme sur lui-même un parcours kinesthésique complet que me signale une suite fermée d’états de tension ou relaxation de force kinesthésique allant d’une posture de repos à une posture de repos avec des points de rebroussement aux limites extrêmes de tension liées aux contraintes biomécaniques de mes mouvements.

Parfois mon attention est attirée par un mouvement latéral subreptice : une mouche ?, non : une “mouche” qu’en bougeant les yeux j’entraîne en même temps que d’autres défauts de mon champ visuel sur les images des choses "extérieures” qui n’en sont que transitoirement altérées. Ici, mon mouvement transforme la “chose” en apparence. Tantôt le dessus de ma table et les objets disposés sur elle est mon centre (la sphère des choses proches) et tout le reste se perd dans l’indéterminé (les apparences); tantôt c’est le cadre de la fenêtre avec le loquet de fermeture abaissé; tantôt c’est le balcon et la balustrade, tantôt la façade de l’école, etc. Mais toutes ces choses ne se détachent pas avec la vivacité de contraste des horizontales de la façade de l’école frappée par le soleil, avec ses stores blancs abaissés. Il y a d’abord le sol sur lequel toutes reposent, puis leur face cachée qui fait qu'elles sont comme un décor de théâtre tourné vers moi, enfin, à l’exception de la découpe à l’emporte-pièce de quelques arêtes vives sur un arrière-plan sombre, toutes ont une portion ou une autre de leur contour par laquelle elles passent dans les choses voisines, composant une sorte de panneau peint d’un seul tenant. Introduisons les kinesthèses du mouvement de la tête, du buste et de tout mon corps : aussitôt les divers plans sur lesquels ces choses sont étagées coulissent les uns par rapport aux autres de telle façon que je peux à volonté les écarter de leur alignement initial ou les y ramener. Mes mouvements latéraux font qu’elles se séparent les unes des autres.

Maintenant je pivote sur ma chaise, et mon champ visuel s’élargit jusqu’à se refermer circulairement, m’enveloppant de tous côtés de l’écran blanchâtre des murs de ma chambre, écran envahi par les images consécutives arrachées à tous les objets rencontrés sur mon parcours oculaire, les filaments translucides et les taches rétiniennes, etc. Ici s’est objectivé mon monde proche. Enfin, je sais que je peux aller sur place pour être auprès des choses lointaines et voir aussi leur face cachée, établir leur mutuelle impénétrabilité et qu’en tournant autour je peux leur conférer le même sens de solides dans l’espace qu’à ce dé que je fais pivoter entre mes doigts. Ma confiance en cette possibilité n’est pas diminuée par la dépense d’énergie insoutenable que la mise à exécution d’une pareille exploration m’imposerait si je voulais diversifier mes points de vues ne serait-ce que sur les principaux bâtiments ou configurations géographiques interposés entre ma chambre et la colline fermant l’horizon. Ce que la répétition des kinesthèses sur un même parcours ne me donne pas, le prolongement continu des parcours effectivement accomplis par des parcours sur des trajets possibles : sortir de la chambre, prendre l’ascenseur, traverser la rue, marcher, etc. m’y donne accès, un accès qui pour être virtuel n’en remplit pas moins une indispensable fonction réalisatrice — soyons modeste : constituante de sens d’être — à l’égard des choses du monde lointain comme monde proche toujours possible. La kinesthèse du mouvement effectif actuel est le fragment d’actualité qui soutient dans l’être, d’une part le système complexe de tous les pouvoir-faire de celui qui en est l’agent, d’autre part, le système virtuel corrélatif de tous les modes d’accès possibles aux choses comme buts possibles des mouvements de ses organes, organes sensoriels, mais aussi et avant tout moteurs. En une transgression de la sphère d’expérience actuelle qui passe notre imagination (inquiète, peut-être, d’ébranler une confiance routinière dans le monde), la kinesthèse complète la réalité lacunaire des images en s’aidant de son dynamisme anticipateur de mouvements possibles. Le “je fais” de l’activité perceptive ou pratique se mue en le “je feins” de la fiction créatrice [12].

B. Mon corps. Dans la mesure où toute chose posée comme “la même” suppose un circuit kinesthésique récurrent dans l’horizon d’une libre disponibilité des pouvoirs de mon corps, celui-ci hante le monde des choses. Mais il n’est pas encore une chose. Bien que sauvegardant mon système kinesthésique oculo-moteur et ses liens au système kinesthésique total, la réduction au champ visuel a fait éclater l’unité de mon corps. Le monde visuel s’est refermé sur moi comme une sphère qui contient le devant de mon corps répondant au devant des choses, avec mes mains qui s’affairent parmi elles, mais pas ma tête, mes yeux, ni mon dos. Et, même de ce qu’on appelle mes mouvements oculaires, je n’ai que l’expérience kinesthésique du fonctionnement, puisqu’ils ne peuvent pas m’être visuellement donnés [13]. Je n’ai pas un cou de girafe qui me permettrait de me voir de tous côtés [14], ni des yeux de caméléon indépendamment mobiles, qui pourraient se voir l’un l’autre. La théorie de la constitution des choses a, c’est manifeste, laissé tomber mon corps. Un abîme s’est creusé entre lui et le monde des choses extérieures, qui ont chacune leur place, et qui peuvent, les lointaines être rapprochées, les proches éloignées. Dans un “ici” permanent, je ne puis le constituer comme “la même chose” sous des aspects différents en mettant en action mes kinesthèses pour le mettre en perspective et varier sur lui mes perspectives. Je ne peux pas le fuir ni revenir à lui. Je peux bien mouvoir mes mains et les écarter de moi en tendant les bras, mais je ne peux pas les jeter au loin pour les voir s’éloigner et disparaître à l’horizon. Où que j’aille, je me transporte avec moi et je suis toujours là. Je peux bien me frapper, mais pas me repousser moi-même d’un coup [15]. Mes mouvements concernent aussi peu mon corps que celui des branches d’un arbre agitées par la brise ne concerne l’arbre, ou celui des ailes d’un moulin, le moulin. «Je m’aperçois comme faisant entrer en scène à partir du dedans un mouvement mécanique [16]» dans un monde qui me reste aussi extérieur que celui du théâtre de marionnettes au montreur de marionnettes. Limitation interne à la constitution, foncièrement oculo-motrice, des choses, celle de mon corps requiert la mobilisation de nouvelles ressources kinesthésiques.

Si la constitution des choses est oculo-motrice, la main qui touche et qui tâte sera déterminante pour celle de mon corps. «Mon corps n’est pas ontiquement constitué, que ce soit génétiquement ou en soi, comme antérieur à ses parties variables et mobiles et à la maîtrise pratique du parcours de leurs variations par le je [17]» : audace et profondeur de cette observation. L’immanence du je au “je fais” de la kinesthèse n’équivaut pas encore à une localisation de l’expérience subjective dans le corps. L’habitation du corps exige qu’on y ait d’abord emménagé, qu’on l’ait complètement “investi”. Que l’unité et l’intégrité du corps soit une conquête de l’ontogenèse n’a plus rien pour nous surprendre, sans doute. Mais il demeure informatif de s’entendre dire que le fait d’avoir des mains précède le fait d’avoir un corps. La main est déja là dans le monde des choses vues. Curseur mobile bi-directionnel sur l’écran des choses proches “à portée de ma main”, elle réunit les deux kinesthèses hétérogènes : la kinesthèse perspectivante oculo-motrice et la kinesthèse pratique d’organe que “je meus” [18]. La première lui est associée d’une manière qui ne la distingue pas des autres configurations du champ visuel; la seconde lui est propre. En une interaction mutuelle permanente, les actes volontaires “du je” s’y combinent avec les impressions tactiles fines de la paume de la main et du bout des doigts. Comment pareille association peut-elle engendrer mon corps en tant que formation constituée avec son unité de sens intentionnelle ?

Normalement quand je bouge ma main, je vois ma main en mouvement. J’en ai divers aspects, que j’identifie comme les aspects d’une même main. Ma main est alors l’identique de tous les aspects différents que j’en ai, exactement comme pour une autre chose quelconque. La kinesthèse semble univoquement asservie au déploiement de la variété des aspects perspectifs. Maintenant, je cesse de la mouvoir : l’arrêt de la kinesthèse motrice du je n’entraîne pas l’arrêt de la kinesthèse perspectivante, qui suit son cours. Comme les images oculo-motrices des autres choses, l’image de ma main sera au repos ou en mouvement en fonction de la composition du système kinesthésique mobilisé pour sa mise en perspective et son identification comme chose visuelle. Fixée par la kinesthèse cyclique du regard, elle sera déstabilisée par les mouvements de la tête, fixée à nouveau par les mouvements oculaires compensatoires, etc. Indépendamment de ces variations, elle est pour moi au repos, comme occupant une posture de repos, relaxation de tension de sa kinesthèse motrice. «Son repos est alors éprouvé avec un horizon de mouvement possible, il est lui-même cas-limite du mouvement. De sorte que la main non mue par moi est par moi maintenue au repos [19].» Cette divergence intérieurement éprouvée entre le parcours de la kinesthèse objectivante et le parcours de la kinesthèse du “je meus” me donne le sens de ma main pratique : celle que j’ai en mon pouvoir, que je peux à volonté diriger vers un but, au mouvement de laquelle mes intérêts ont part, qui répond à mon désir, que je peux exercer pour en maîtriser l’association du cours des kinesthèses avec les postures et mouvements corporels, enfin diriger arbitrairement en «une action manœuvrante corporellement transformatrice [20]». Les kinesthèses perspectivantes, en revanche, «ne rapprochent pas à la demande les mains écartées [21]». Par là s’accomplit l’incorporation de la main, organe pratique, au corps, «domaine de la praxis originaire dont dérive toute praxis dans le monde spatial [22]».

Une main touche l’autre...[23]. On ne saurait ici se dispenser de réeffectuer cette célèbre expérience sur laquelle sont revenus tous les phénoménologues, sans toujours en bien dégager l’intérêt. Dans le contexte de la constitution du corps propre, elle a sa place à un niveau où le corps est déja partiellement objectivé dans le champ oculo-moteur (préspatial), mais où ce corps n’a pas été suffisamment ressaisi par le je et activement approprié, dans son ensemble comme en chacune de ses parties, pour qu’il soit vrai de dire : ce corps est mon corps. Mon corps, fictivement réduit à ce que j’en vois, inclut les deux mains, corps mobiles dans l’espace environnant, mais n’est paradoxalement pas encore une chose spatiale unique qu’enveloppe une surface continue. Or, entre toutes les circonstances contingentes dépendant de l’organisation de notre être fini, il en est une qui rend possible la constitution intentionnelle de cette unité, le fait d’avoir des membres opposables : les deux mains. Une autre est le fait de disposer d’une fonction kinesthésique qui, à défaut d’un champ de données sensorielles coprésentes associées à structure fixe comme le champ visuel, a la particularité de pouvoir se distribuer sans perdre son unité sur les fragments juxtaposés d’une extension en un processus temporel indéfiniment répétable. Les doigts de la main qui tâtent les fragments juxtaposés d’une surface (présumée) activent synthétiquement une kinesthèse qui fonctionne comme présentatrice des données qualitatives de la surface continue que leur report de place en place constitue comme unité intentionnelle. De sorte que dans le tâter d’une main par l’autre chaque membre constitue l’autre comme surface continue. Chaque partie du champ tactile de l’une est mise en recouvrement avec un “moment de surface” de l’autre, de telle façon que la donnée de sensation tactile de la main touchante soit présentatrice de la donnée de sensation tactile de la touchée, et la porte au compte du contenu qualitatif saturant sa surface. En ce recouvrement nous avons l’expérience de la mise en contact sans fusionnement de données sensorielles disjointes, mais présentant une dualité et une réversibilité remarquables en leurs fonctions de présentatrice active (touchante) et de localisatrice passive (touchée). De cette expérience spatiale strictement locale et minimale, et, bien sûr, purement immanente, la reproduction, voire la possibilité de la reproduction régulière de proche en proche est constituante du sens de la spatialité de notre corps.

C. Autrui. Supposé que j’aie déja, dans mon monde primordial, les choses et mon corps : qu’aurais-je à faire d’autrui ? Inversement, sans autrui, aurais-je seulement les choses, aurais-je mon corps, puisque leur sens pour moi est de n’y être pas que pour moi ? La kinesthèse, sens intime de mes mouvements, mon principe motivationnel de variation et d’identification, me donne les choses et mon corps. Puis-je affirmer qu’outre cela elle me donne aussi accès à autrui ? Non seulement comme être humain porteur des propriétés psycho-physiques qui le caractérisent, mais comme pôle subjectif de la constitution du sens d’être des choses et de son propre sens d’être pour lui-même ? Je ne vois rien de choquant à ce que les propriétés mentales de ces étants d’un genre spécial, que sont les humains, n’entrent en ligne de compte qu’à une étape tardive de la constitution des objectivités. Génétiquement et en droit, dans la constitution, non seulement l’intentionnalité ne commence pas avec le mental, mais il est clair qu’elle le précède de beaucoup si on va la ressaisir dans le jeu des kinesthèses, dont elle est une forme d’intégration harmonieuse. Qu’elle soit là avant les proprités mentales devrait donc interdire de lui donner une définition mentale, comme l’ont pourtant fait toutes les “théories de l’intentionnalité”, introspectionniste, logico-linguistique ou cognitiviste. Qu’elle naît de l’interaction de notre corps avec l’environnement, que l’être animé de l’animal, mouvement téléologique, l’annonce dans la nature, et que l’être pour nous d’autrui au sein d’un monde intersubjectivement valable en est la forme la plus complexe, dont la contribution à la constitution est décisive, voilà plutôt ce qu’il faut dire.

Mais, justement, qu’est-ce que la kinesthèse a à faire avec l’intersubjectivité ? — «Elle fait que vous y êtes!» (aurait répondu Talleyrand). À l’origine de la théorie de l’Einfühlung il y a la description par Theodor Lipps de l’expérience des spectateurs au cirque, qui éprouvent très nettement dans leur corps les mouvements de l’acrobate sur son fil. Ce transfert n’est pas, observe Lipps, une inférence analogique impliquant la connaissance réflexive, mais un vécu immédiat, dont la signification est intuitive, quoiqu’apparemment sans fondement sur les données sensorielles respectives (externes), qui diffèrent. Comme si le fait que l’action soit accomplie par le corps d’un autre et non par nous était secondaire par rapport à l’acte de la reconnaissance comme “la même action” de l’action qu’autrui est en train d’accomplir et de l’action correspondante que nous pourrions accomplir nous-même en mouvant notre corps. Le sens que j’ai du “pouvoir-faire” de mon corps me donne un accès direct aux actions étrangères comme identiques aux miennes. Leur “mêmeté” se manifeste sans comparaison ni jugement d’identité, dans mon sens intime du mouvement de mon corps : spontanément, la kinesthèse excède la sphère propre, lui adjoignant autant de classes d’équivalence d’actions pratiques qu’il y en a que je me sens capable d’accomplir.

Toute la question pour une telle extension à l’empathie du concept de kinesthèse et de la théorie de la constitution, c’est qu’on voit mal comment il pourrait y avoir “mêmeté”, ou analogie entre mon corps ou ses mouvements corporels et le corps ou les mouvements d’un autre, si le statut ontologique et expérienciel de mon corps est, on l’a bien vu, sans équivalent parmi les choses. Il faudrait d’abord que la ressemblance entre mon corps et le corps d’un autre, et plus généralement entre mon corps et une chose extérieure, quelle qu’elle soit, ait été indépendamment établie pour qu’il soit possible que l’action, et le corps en action, d’autrui m’apparaissent comme semblables à mon action et mon corps. Ce qui fait que l’empathie viendrait après l’identification d’autrui, et ne pourrait donc pas la fonder. Mais comme autrui n’est pas une chose quelconque, il faudrait aussi que la singularité, l’incommensurabilité, si l’on veut, d’autrui par rapport aux autres choses au milieu desquelles il se détache ait auparavant été établie, pour que la ressemblance entre mon corps et le sien me soit donnée. Cette ressemblance suppose une dissemblance préalable comme arrière-fond. Donc il faudrait que mon corps et celui d’autrui soient posés comme semblables et comme dissemblables à autre que soi. Exigences mutuellement contradictoires.

Excepté si l’empathie donne tout à la fois : et mon corps propre en sa singularité sans équivalent, et le corps propre d’autrui en sa singularité sans équivalent. La solution sera par le haut ou ne sera pas. Je ne commence pas par la perception d’un corps comme les autres parmi les corps, qui serait semblable (par telle ou telle caractéristique, mettons, psycho-physique) à ce corps comme les autres parmi les corps, que j’appelle mien. Je commence — et tout le reste s’ensuit — par le corps propre d’autrui, je suis directement affecté par autrui comme régnant subjectivement dans son corps. Je perçois ses intentions dans ses actes. Je n’applique pas une couche d’interprétations subjectives sur un support neutre qui serait le corps de l’autre comme chose. J’ai directement affaire à ses actions comme issues de son intériorité et orientées vers ses buts, non comme mouvements mécaniques. Elles me concernent, me “touchent”, sollicitent de ma part une réponse, etc. Ses actions pratiques, bien sûr, au sens trivial où elles peuvent favoriser ou contrarier mes propres projets. Mais aussi ses actes constituant le sens au plan cognitif, et déja au plan de la perception. Je vois le regard d’autrui, je ne m’intéresse qu’exceptionnellement à ses yeux (sauf par métaphore). Cette remarque anodine signale un fait fondamental. Il n’y a pas que les choses qui soient objets d’intérêt, nous incitent à nous orienter vers elles pour saisir leur identité permanente à travers les variations que les mouvements mêmes que nous faisons vers elles déterminent. Le je constituant qui vit dans nos kinesthèses motivantes de l’identification de choses comme formations intentionnelles est à son tour objet d’intérêt possible pour une constitution de sens. Sa vie constituante anonyme sort, du même coup, de l’anonymat et le corps propre qui hantait le monde des choses s’identifie personnellement dans le monde des personnes où s’inclut celui des choses. L’empathie rend possible la constitution comme objet du sujet constituant lui-même, parachevant ainsi le processus d’auto-objectivation de la subjectivité [24].

6. Une interprétation neurophysiologique de cette théorie des kinesthèses et plus généralement des structures phénoménologiques de l’expérience ne doit pas se laisser décourager par le fait que la théorie de la constitution doit sa radicalité à ce qu’elle maintient la réduction transcendantale jusqu’à restitution finale du sens d’être du monde objectif, et que cela ne saurait manquer de faire problème pour le passage du point de vue phénoménologique au point de vue scientifique. Sans vouloir minimiser la gravité d’un tel problème, on peut en attendant une solution enregistrer l’existence de toute une série de corrélations significatives entre la phénoménologie constituante et les données récemment établies en neurosciences cognitives. Comme en un pavage virtuel recouvrant le terrain de la phénoménologie avec des faits neuroscientifiques “solides”, pour chaque catégorie de phénomènes décrits en tant qu’événements immanents au vécu ou structures a priori de l’expérience, il semblerait qu’une structure neuroanatomique et un processus neurophysiologique dans le cerveau soient dès maintenant disponibles, ou sinon, sur l’agenda des biologistes dans la ligne de leurs recherches actuelles. Le rôle de la kinesthèse dans la constitution intentionnelle des choses et de mon corps s’éclaire par les données nouvelles sur les bases neurobiologiques de notre expérience spatiale (A) et de notre expérience de la temporalité (B), tandis que le rôle de l’empathie dans la constitution de l’intersubjectivité vient de recevoir ce qu’on n’osera dire “une confirmation éclatante” de la part d’autres résultats (C) :

A. Le problème de la transformation des coordonnées intrinsèques, rétino- céphalo- ou somatocentriques, en coordonnées extrinsèques, centrées sur le monde semble en voie de solution par la fonction intégratrice du cortex pariétal [25]. On sait que les neurones des aires visuelles ont un “champ récepteur”, c’est-à-dire une activation sélective par les stimuli dont l’image est à une place déterminée de la rétine, ce qui fait que leur codage de l’espace est uniquement en coordonnées rétiniennes. Des recherches sur le cortex pariétal postérieur du singe ont permis d’établir l’existence de groupes de neurones sensori-moteurs qui possèdent un champ récepteur comme les neurones visuels, mais dont l’amplitude de la réponse à la stimulation de la rétine par un stimulus tombant dans sa zone de stimulation maximale variait en fonction de la direction de fixation, c’est-à-dire, la tête étant immobilisée, en fonction de la position de l’oeil par rapport à la verticale et à l’horizontale. Chacun de ces neurones a une activation plus intense pour certaines positions de l’œil que pour certaines autres, qui sont, en revanche, les positions préférentielles de neurones voisins, et ainsi de suite. Individuellement, sans doute, cet ajustement des neurones à une localisation spatiale est relatif à certaines positions des yeux. Mais, ce que code de manière distribuée l’activation simultanée de l’ensemble des neurones de cette aire pariétale est un objet à une même place de l’espace externe, indépendamment des mouvements de l’œil et des déplacements consécutifs de son image rétinienne. L’activité neuronale intègre ainsi l’information sur la localisation du stimulus visuel donnée par son image sur la rétine avec une information sur la position de l’œil lors de la fixation, laquelle dépend du système moteur. La transformation de coordonnées conduisant le sujet percevant d’une simple image changeante à une chose réelle dans l’espace, se réaliserait donc par intégration progressive à la modulation de l’activation neuronale par le stimulus optique, de signaux internes relatifs à la position des yeux, de la tête, et du corps. Cette intégration étant due uniquement aux mouvements corporels et à ces “signaux internes” qui en proviennent (copie d’efférence motrice, ou afférences vestibulaire et musculaire), ne sont codés à chaque niveau d’intégration que des types d’espace centrés sur le corps ou ses segments mobiles. Qu’outre ces “espaces”, tous subjectifs, nous ayons une représentation interne de l’espace objectif (grâce à des neurones dont le champ récepteur spatial se déplacerait pour compenser les mouvements de l’image rétinienne toutes les fois que nous nous mouvons) est une question controversée. La constitution de l’espace, en ce sens, peut bien être qualifiée de “kinesthésique” pour dire qu’elle n’est pas purement optique, ni le fait d’une cognition purement contemplative, et qu’elle dépend du sens que nous avons de notre corps en mouvement.

On a établi, d’autre part, l’existence de neurones visuo-tactiles qui représentent directement l’espace péri-personnel sans passer par le mode de représentation rétinotopique caractéristique des centres oculo-moteurs [26]. Dans le cortex frontal du singe, dans une aire qui comporte une représentation des mouvements de la bouche et des mouvements proximaux (non distaux) des bras, des neurones bi-modaux, visuels et tactiles, ont un champ récepteur tactile contralatéralement localisé sur la peau, principalement de la face, mais aussi du cou, du tronc ou des bras, et un champ récepteur visuel s’étendant au dessus de ce champ tactile jusqu’à une certaine limite dans l’espace proche. Ces neurones déchargent sélectivement à l’approche d’un objet tri-dimensionnel sans signification particulière et n’évoquant pas de réaction d’orientation, ni de mouvements effectifs pour l’atteindre ou l’éviter. Ce qui n’exclut pas qu’ils puissent coder l’espace en termes de représentation interne d’un mouvement potentiel dans la direction de cet objet. Leur champ récepteur visuel n’est pas rétinotopique parce qu’il reste centré sur le corps ou une partie du corps du singe et n’accompagne pas ses mouvements oculaires lorsqu’il déplace le regard, sa tête étant maintenue fixe. Il est activé par un stimulus présenté dans son champ récepteur, même en dehors de la direction du regard, mais ne répond pas lorsque le stimulus est présenté dans la direction du regard mais en dehors de son champ récepteur. Il est égocentrique et non rattaché à l’objet dans l’environnement, parce que la réponse du neurone à un stimulus présenté dans son champ récepteur n’est pas modifiée lorsqu’on fait pivoter le singe, tout en maintenant la trajectoire de ce stimulus dans le champ récepteur. Le champ récepteur visuel associé au bras demeure localisé au dessus du champ tactile correspondant lorsque le bras est déplacé. Les stimuli qui s’approchent avec un mouvement rapide sont signalés plus tôt que les autres par une décharge du neurone, dénotant un accroissement de sa profondeur de champ visuel, ou une anticipation du mouvement. Dans la mesure où l’activation même de ces neurones indique directement la localisation du stimulus, leur intensité de décharge reste disponible pour le codage des paramètres du mouvement de l’animal en réponse à l’occurrence de cet événement dans son environnement. Bien qu’il n’offre pas les ressources d’une carte générale de l’espace, un pareil type de codage est un système de référence parfaitement adapté au contrôle du mouvement de sa tête et de ses bras.

Ce qui ramène sur le tapis la question des “neurones de lieu”, qui s’activent en fonction de la localisation de l’animal dans l’environnement. La théorie initiale postulait l’existence dans l’hippocampe du rat d’une carte cognitive de l'environnement en coordonnées cartésiennes, sur laquelle la localisation de l'animal se refléterait passivement, au fur et à mesure de ses déplacements. Traitant l’animal comme «contenu» et l’espace comme «contenant», on sous-estimait le dynamisme de son rapport à l’espace. On a montré depuis [27]  que ce codage spatial est moins une représentation géométrique abstraite et passive, qu’une différenciation active de l’importance relative des lieux par rapport aux buts de l’animal. Les mêmes neurones «de lieu» (à champ spatial) peuvent être activés par des comportements différents : par exemple lorsque le rat se tient devant le diffuseur d’odeurs et qu’il le renifle, mais aussi par l’approche des abreuvoirs situés du côté opposé. Les chercheurs en concluent que l’activation de ces neurones «reflète la façon dont l’animal agit  dans l'espace au cours de comportements adaptés aux exigences des tâches». Celui-ci ne fait pas qu’acquérir passivement des «associations stimulus-renforcement indépendantes», mais sélectionne par l’attention, relie en une configuration spatiale ou une suite temporelle, et compare entre eux différents indices contextuels sans lien perceptif, qui le guideront dans leur accomplissement [28].

B. La dimension d’expectative, le caractère “attendu” ou “inattendu” du contact avec un objet est codée dans des neurones du cortex temporal du singe qui ont une activité bimodale, tactile et visuelle [29]. Ces neurones ont une activation sélective pour des stimuli tactiles, qui peuvent être infimes (déplacement d’un poil) et appliqués n’importe où, pourvu qu’ils soient inattendus, que l’animal ne les voie pas et n’en soit pas informé au préalable. En revanche, ils ne réagissent pas à un contact “attendu” de l’animal dans ses mouvements spontanés avec son propre corps ou sa chaise. Certains neurones réagissant au début du contact sont également activés par des stimuli visuels en mouvement qui s’avancent dans la direction de l’animal (l’expérimentateur avançant les mains pour saisir les jambes du singe). D’autres, réagissant à la fin du contact, le sont aussi par des stimuli qui s’éloignent. Ces réponses à des stimuli visuels concernent des mouvements orientés selon les trois axes perpendiculaires centrés sur l’animal : haut/bas, gauche/droite, vers soi/loin de soi. Cette intégration des informations visuelle et tactile sert de base à l’anticipation du contact avec l’objet à saisir ou à éviter, mais également à une prévision de ses propriétés tactiles, puisqu’un objet familier (la barre d’appui de ses pieds) dont le contact n’évoque pas de réaction en provoque une si on le recouvre d’un matériau inattendu (fourrure ou plastique). La sensation “d’être touché” ne dépend donc pas seulement de l’existence d’une sensation tactile, ni du caractère passif plutôt qu’actif du toucher, mais elle dépend aussi de l’expectative, «phénomène interne» qui fait de cette sensation un événement remarquable parce qu’inattendu et indiquant un objet nouveau dans l’environnement ou un autre individu avec qui il va falloir interagir. L’exploration de l’environnement repose sur cette différence entre le toucher indifférent du corps propre ou d’objets familiers et un toucher porteur d’information nouvelle pour une stimulation tactile identique.

Des neurones situés au bord du sillon intrapariétal du cortex du singe représentent son intention de faire une saccade oculaire dans l’obscurité vers l’emplacement d’une cible remémorée [30]. Ces neurones commencent à décharger à la présentation du stimulus visuel vers lequel le singe doit faire une saccade et continuent de décharger après son extinction avec une intensité soutenue, malgré un délai de quelques millisec. à une sec. et demie, jusqu’à ce que cette saccade soit effectuée. Cette activité neuronale n’est pas relative à la nature du stimulus visuel, ni à sa localisation rétinienne. Au niveau comportemental, elle correspond à l’abstention de mouvements oculaires, la remémoration de la cible codée en termes de trajectoire motrice et la programmation de l’amplitude et de la direction de la saccade imminente.

L’intention d’agir, d’abord conçue comme “rotation mentale” d’objets mentaux “devant l’œil de l’esprit”, a été rattachée au recrutement progressif de populations neuronales codant la réorientation de l’ordre moteur dans le sens du mouvement à faire [31]. L'activité des neurones de la région du bras dans la circonvolution précentrale du cortex d’un singe éveillé a été enregistrée pendant l’accomplissement de tâches manuelles. Ce singe avait été entraîné à tourner une poignée dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, à partir d’une direction donnée par un signal lumineux. On a établit que les cellules ont une direction préférentielle de mouvement, et que la somme vectorielle de leurs mesures d’activité donne un vecteur de population neurale pointé dans la direction du mouvement demandé. Ce vecteur, d'abord pointé dans la direction du signal lumineux, tourne durant les 260 ms avant le mouvement dans le sens contraire des aiguilles d’une montre jusqu’à ce qu’il pointe dans la direction finale du mouvement. Ce qui suggère que le sujet résoud pratiquement son problème qui est de transformer un axe de visée optique donné en un axe opposé  d’action manuelle en réorientant son intention motrice par balayage de tout le secteur intermédiaire de son espace d’orientation. À cette interprétation, un renfort a été apporté, par la démonstration d’une activation des cortex frontal et pariétal — impliqués dans la programmation et l’exécution d’actions — pendant les tâches de rotation mentale[32]. Finalement, on a prouvé que ce phénomène ne se distinguait ni par les temps de réaction, ni par les zones d’activation corticale, de la manipulation manuelle d’un objet perçu [33], [34].

C. Des neurones du cortex prémoteur du singe codent ses “actions”, mouvements visant un but doté de signification pour son organisme, comme porter des aliments à sa bouche et les avaler. Ce code a été comparé à un “vocabulaire” des types d’actes manuels de préhension disponibles à l’animal pour la réalisation de ce but. Certains neurones sont activés par une “saisie de précision” d’un raisin ou d’une graine de tournesol entre le pouce et l’index. D'autres, par une “saisie avec les doigts”, où les premières phalanges servent de pinces. D’autres, par une “prise à pleines mains” (d’une banane ou de la seringue à jus de fruit). Ces neurones s’opposent par le niveau “plus abstrait” des types codés d’actions à ceux sur lequel ils projettent dans le cortex moteur, qui ne codent que les mouvements de membres et de muscles déterminés. Ils peuvent rester activés quel que soit le membre utilisé pour l’action : la main droite ou la gauche, pour “saisir avec la main et la bouche”. Un même mouvement distal peut impliquer des mouvements proximaux différents selon la façon dont est présenté l’objet à saisir sans modifier leur activation, mais ils restent silencieux pour un mouvement mobilisant les mêmes muscles mais avec un autre but : “repousser une araignée” au lieu de “prendre un raisin”.

Jusque-là, ce dictionnaire d’actions ne contenait que les mouvements propres de l’individu. La découverte fortuite, en 1992, de la propriété de “miroir” de ces neurones nous rapproche de notre concept d’action humaine, dont la possession fait que nous comprenons ce que fait autrui et ce que nous pouvons faire nous-mêmes comme étant “la même action”. Les neurones qui sont activés sélectivement lorsque le singe fait une certaine action manuelle de préhension le sont également lorsqu’un autre agent — on s’en est d’abord aperçu pour l’expérimentateur, et c’est ultérieurement qu’on l’a vérifié pour un congénère du singe — accomplit devant lui “la même action”. Comme si les neurones codant les actions au répertoire de l’individu étaient tournés comme un miroir vers le comportement d’autrui pour refléter tout ce que cet individu en pourra éventuellement comprendre comme actions. Si “l’inventeur” de ces neurones miroir [35] semblait d’abord avoir voulu dire que ces neurones comparaient et identifiaient des images motrices internes à des images perceptives, ses formulations ultérieures [36] ne laissent aucun doute sur le fait que c’est le pouvoir d’effectuer par soi-même les actions observées qui en rend la signification directement accessible à l’animal [37].

7. Dans la discussion, je m’en voudrais d’esquiver une question qui pour le philosophe devrait être la première, sinon la seule : «vrai, ou faux ?». Sur la base stricte des faits neuroscientifiques, en effet, je conçois parfaitement que le rôle dévolu par Husserl à la fonction kinesthésique dans la “constitution”, autrement dit la perception et l’action considérées dans leurs interactions mutuelles, puisse être jugé excessif. Mais, si l’on m’accordait l’importance du mouvement du corps propre dans l’attribution d’un sens aux choses qu’on voit ou qu’on manipule, tout en maintenant que l’intentionnalité et ce qu’elle implique de conscience n’y sont pour rien : cela ne couperait-il pas court à mon entreprise de réhabilitation de la phénoménologie ? Or, des résultats montrant combien limité est l’accès de la conscience de l’agent aux signaux émanant de son action, lors même qu’ils sont efficacement utilisés pour le contrôle du mouvement du membre avec lequel il l’effectue peuvent suggérer une pareille objection [38]. Toutefois, la prudence est de rigueur. Dans la réponse, veillons à ne pas tout de suite rendre les armes devant la pression conjuguée des survivances d’un mécanisme cartésien qui tend à réduire la conscience aux seuls actes de réflexion thématique, et d’une conception anté-phénoménologique de la conscience, calquée non sur notre expérience muette du corps en interaction avec le monde, mais sur la représentation conceptuelle et son expression linguistique. En fait de “conscience”, celle que le protocole expérimental en question requiert du sujet pour interroger réflexivement ses propres impressions après l’expérience et pour examiner un faisceau de lignes numérotées sur une carte, et choisir celle dont le numéro correspond à la trajectoire de son tracé manuel, tracé effectué sans voir sa main, et dont il n’a eu que l’image arbitrairement déviée qui en est affichée à l’écran d’un ordinateur, peut ne pas être absolument identique à la conscience kinesthésique avec laquelle il a réalisé ce tracé. Or, si ces deux modes de conscience ne sont pas identiques, des évidentes limites d’accès du premier au mouvement effectif on ne peut rien déduire concernant le second. N’oublions pas non plus la modestie des postulats (“l’absence de présupposés”, à tort considérée illusoire) de la conception de l’intentionnalité, et donc de la conscience, mise en œuvre par Husserl dans la constitution : on doit pouvoir mener celle-ci à son terme et restituer à la chose un sens d’être complet comme chose en soi objective, la même pour tous, etc., avec une intentionnalité restreinte à notre pouvoir d’anticiper, sans contenu intuitif correspondant, l’unité d’un objet à travers la série des esquisses qui le présentent en chaque vécu actuel dans nos champs sensoriels et parcours kinesthésiques.

Mais, le sens, qu’on estimera peut-être excessivement englobant, dans lequel Husserl a employé le terme “kinesthèse” garde-t-il, ou a-t-il retrouvé aujourd’hui quelque pertinence neurophysiologique ? Sa théorie de la constitution n’est-elle pas grevée par une hypothèque “extrinséquiste” (jamesienne, non wundtienne) dont on peut penser que l’alliance de l’internalisme neuronal et du représentationnalisme mentaliste a débarrassé les neurosciences actuelles ? Qu’est-ce qu’un neuroscientifique peut accorder dans une perspective d’interprétation bienveillante au phénoménologue ? Au moins n’y a-t-il pas d’incompatibilité avec la clôture du champ de l’expérience consciente que les contraintes qui s’y éprouvent comme limites du pouvoir faire de notre corps aient des mécanismes et des processus neurobiologiques sous-jacents. Une telle corrélation serait plutôt de nature à justifier la prétention descriptive de l’analyse phénoménologique, en montrant qu’elle diffère d’une spéculation gratuite parce que la structure qu’elle attribue à l’expérience n’est pas arbitraire, mais biologiquement fondée.

Maintenant, à supposer que nous ayons mis le doigt sur des corrélations réellement significatives, et que nous ayons été convainquants à la fois pour les phénoménologues et pour les neuroscientifiques, ce succès même pourrait être ambigu. En admettant que le métabolisme neuronal correspond assez étroitement aux phénomènes de l’expérience pour qu’on puisse y fonder l’espoir d’une prochaine explication causale, cela peut menacer la théorie de la constitution, dans la mesure où elle suppose la réduction et où l’on ne voie pas comment un acte de réflexion consciente et volontaire comme la réduction pourrait neutraliser des valorisations découlant du métabolisme neuronal. Le retour au sol originaire de l’expérience suppose que nous puissions décaper les couches de valorisation que nos diverses sources d’information y ont déposées et qui se sont sédimentées sur ce sol. Or, il ne dépend pas de notre volonté de suspendre un acte de croyance qui s’enracine dans les processus mêmes d’activation de nos cellules nerveuses. S’il devait y avoir là objection, il suffirait de souligner l’ambiguïté du terme “activation” : si c’est à l’activité neuronale spontanée qu’il réfère, les modulations de cette activité sont le code de chacun de nos actes, pourquoi les actes réflexifs en seraient-ils dépourvus ? si c’est à l’activation sélective qui est corrélative d’un acte de réflexion, où est le problème ? Le progrès des connaissances sur le mode d’organisation temporel du fonctionnement des ensembles neuronaux (hiérarchique et/ou distribué) et le mode de régulation de l’alternance des activations et inhibitions locales du cerveau nous fera peut-être comprendre la possibilité de l’epochè, en mettant au jour les structures neuronales grâce auxquelles nous avons le pouvoir de la fiction. Il n’est pas exclu que les étapes de la réduction empruntent une voie biologiquement plausible, comme celle d’une cascade d’inhibitions de centres d’association sensori-motrice qui sont normalement activés. On évoquera le caractère sélectif et graduel de la déperdition d’aptitudes motrices que provoquent les maladies neurodégénératives, ou les destructions de tissu cérébral opérées sur les animaux de laboratoire.

Y a-t-il un danger de trivialisation de la théorie de la constitution par les neurosciences ? Ce serait le cas, s’il ne s’agissait que d’entériner phénoménologiquement cette donnée élémentaire de psychophysiologie que sont les faits de “constances perceptives”. Mais c’est de bien autre chose qu’il s’agit ici. La mise en évidence de corrélations ponctuelles entre tel phénomène du vécu et tel fait neurobiologique ne saurait faire que la recherche empirique ne diffère essentiellement de la phénoménologie en ce que celle-ci, non celle-là, a la prétention de pouvoir mettre en suspens le monde comme prédonné tout fait pour ne plus le penser que comme produit de constitution, ou si l’on veut, pur système concordant de constances. On pourrait dire que la neurophysiologie concède l’existence de cette constitution, mais seulement comme horizon, parce qu’elle a assez à faire avec l’établissement des faits et mécanismes de constance, et qu’il serait prématuré pour elle de se poser des question sur le type de “monde” que leur intégration finale nous compose. On peut présumer qu’obliquement chaque chercheur sait bien que ce monde est celui de notre environnement habituel, et qu’il n’y en a pas d’autre. Mais on ne lui fera jamais admettre qu’il n’y a rien de tel que ce monde du Réel préalable absolu, indépendant d’une constitution subjective de son sens d’être dans la perception et l’action de ces êtres finis et contingents, qu’en tant que vivants, nous sommes. Il lui semble, en effet, que la postulation d’un tel absolu est la caution du sérieux scientifique de son entreprise. En revanche, le fait que le phénoménologue soit bien incapable de distinguer exhaustivement les unes des autres les multiples couches du processus de constitution, n’enlève pas à ce phénoménologue son intuition que le monde et le sujet sont des produits corrélatifs d’opérations constituantes, et qu’à cette condition seule ils sont redevables de leur sens d’être. D’un côté, l’habitude et la commodité tendent à endormir notre sens critique à l’égard de la croyance naturelle au Grand Objet absolu existant en soi et contenant tout, où tout fait nouveau se range automatiquement, et qui inclut aussi celui pour qui il est. De l’autre, la phénoménologie aiguise notre attention aux actes subjectifs, locaux, contingents, et finis, qui sous-tendent effectivement et continuellement ce tout. Sa devise pourrait être : «garder les yeux ouverts sur la fabrique du monde».

Ma proposition ? Reformuler le programme husserlien en un (méta-) programme de neuroscience intégrative. En l’absence d’une solution générale complètement satisfaisante au problème de l’intégration, la théorie de la constitution peut nous enseigner à intégrer harmonieusement au fonctionnement de notre corps, reconsidéré dans son rapport à l’environnement, une conscience qui n’apparaîtrait plus comme un résidu “mental” posant l’absurde problème de son rattachement à ce corps. On ferait ainsi l’économie de la théorie cognitiviste des représentations mentales, héritage philosophique inconscient de l’être, et du dualisme honteux et paradoxal que ce cognitivisme infiltre dans des neurosciences qui se veulent naturalistes et monistes. Au demeurant, cet ajustement réalisé au plan épistémologique ne garantit pas une situation plus satisfaisante au plan métaphysique; car, s’il y a inconsistance à balancer entre monisme et dualisme, le choix, dorénavant, sera entre un monisme de l’être et un monisme de l’acte.

Pour terminer, une grave question qu’a soulevé, en sa désarmante honnêteté, Husserl lui-même [39] : la constitution n’est-elle pas plurivoque ? Le renfort de la théorie des kinesthèses à celle de l’intentionnalité a permis d’affirmer que tout ce processus de la formation d’objectités ayant pour nous un sens d’être pouvait, directement ou indirectement, être pris en charge par le je constituant. Que tout ce qui n’était pas acte intentionnel dans notre expérience était au moins association passive dans quelque kinesthèse de notre complexe système kinesthésique total, et renvoyait donc, en tant que toujours activable dans un “je fais”, à l’acte intentionnel de ce je. Mais, et c’est une objection que le succès même de notre entreprise de corrélation avec les données neuroscientifiques nous préparait, s’il est vrai que pour chaque structure constituante de l’expérience décrite en phénoménologie il y a un mécanisme neuronal dont l’existence est établie en neurosciences, alors, il peut paraître d’autant moins utile de conserver toute la superstructure de la philosophie transcendantale, dont la théorie des kinesthèses se voulait le soubassement, que la sauvegarde de cette philosophie nous coupe le passage des descriptions de vécus subjectifs aux mesures de métabolisme cellulaire. Mais alors, ma démonstration de l’existence de corrélats neurophysiologiques sérieux pour les kinesthèses, sinon les actes, n’aura nullement prouvé comme je l’espérais, que la théorie de la constitution intentionnelle diffère du «bavardage transcendantal» qu’on me dit qu’y aurait sûrement vu un grand viennois, amateur de “jeux de langage” plus “ordinaires”. L’existence de ces corrélats prouverait seulement que nous sommes — sinon “un polypier d’images” — un polypier de mécanismes sensoriels, moteurs, et intégrant le tout, kinesthésiques, sélectionnés par l’évolution et qui, donc, se trouvent rassemblés dans notre corps par le seul fait du hasard, — le vrai nom de “l’a priori contingent de la finitude de notre être subjectif”. Sauf que cette hypothèse réductionniste fait retomber sur les neurosciences contemporaines l’hypothèque d’un passé réflexologique behaviouriste, obstacle majeur à leur reconnaissance en tant que psycho-biologie cognitive, science intégrative : les neurosciences cognitives et la phénoménologie transcendantale ont-elles donc un destin commun ?


 


[1] Cf. ms BI16, p. 8.

[2] Cf. BIII9, 30.

[3] Cf. D10IV, 9-10.

[4] Cf. D12IV, 31; D10 1.

[5] Cf. C16IV, 5.

[6] Cf. D12I, 4.

[7] Cf. ibidem.

[8] Cf. D12I, 5.

[9] Cf. D10IV, 15.

[10] Cf. D12III; D10IV.

[11] Cf. D12III, p.10.

[12] Le terme “die Fiction” est de Husserl, qui explique que la motivation kinesthésique change le champ visuel en espace oculo-moteur d’objets étants grâce à la fiction selon laquelle auraient été développées des kinesthèses telles que, quels que soient les changements se produisant dans ce champ, des objets restent aperceptibles et toujours récupérables (D10II, 4).

[13] Cf. D10III, 30.

[14] Cf. D12III, 42.

[15] Cf. D12III, 21.

[16] Cf. D10I, 8.

[17] Cf. D10III, 36.

[18] Cf. D10III, 37-40.

[19] Cf. D10III, 38.

[20] Ibid., p. 42.

[21] Ibid., p. 41.

[22] Ibid., p. 43.

[23] Cf. D12III, 14-20. Dans la série de ces expériences kinesthésiques contribuant à la constitution du corps propre, on n’oubliera pas celle d’être touché par le fauteuil, ou le toucher, ni celle de prendre une chose en main et l’emporter avec soi, ou monter dans une voiture et y être transporté d’un lieu à un autre.

[24] Cf. C16IV, 27-30.

[25] Cf. R. A. Andersen, Coordinate transformations and motor planning in posterior parietal cortex, in M. S. Gazzaniga, ed., The cognitive neurosciences, MIT, Cambridge, Mss, 1995.

[26] Cf. L. Fogassi, V. Gallese, L. Fadiga, G. Luppino, M. Matelli, G. Rizzolatti, J. of Neurophysiology, 1996, 141-157.

[27] Cf. S. I. Wiener, C. A. Paul, H. Eichenbaum, ”Spatial and behavioral correlates of hippocampal neuronal activity”, The Journal of Neuroscience, 1989, 9(8), p. 2737-2763.

[28] La liste des données ci-dessus aurait pu contenir aussi les neurones codant la direction du regard (Andersen), la contribution des signaux vestibulaires à l’orientation (McNaughton), et l’influence de la proprioception musculaire sur la perception, dans les conditions normales et en apesanteur (Lackner).

[29] Cf. A.J. Mistlin, D.I. Perrett, Visual and somatosensory processing in the macaque temporal cortex : the role of ‘expectation’, Exp. Brain Res., 1990, 82, 437-450.

[30] Cf. J.W. Gnadt, R.A. Andersen, Memory related motor planning activity in posterior parietal cortex of macaque, Exp. Brain Res., 1988, 70, 216-220.

[31] Cf. A. P. Georgopoulos, A. B. Schwartz, R. E. Kettner, “Neuronal population coding of movement direction”, Science, 233, 1986, P; 1416- 1419.

[32] Cf. G. Deutsch, W. T. Bourbon, A. C. Papanicolaou, H. M. Eisenberg, “Visuospatial experiments compared via activation of regional cerebral blood flow”,  Neuropsychologia, 1988, 26, p. 445-452.

[33] Cf. A. Wohlschlæger, communication au CREA, 5 mai 1998.

[34] À la liste ci-dessus, j’ajoute pour mémoire la modulation de la vitesse du mouvement d’un membre en fonction du terme anticipé de sa trajectoire (Viviani), l’anticipation de l’état des capteurs sensoriels dans l’action en cours (Berthoz), la préformation de la “pince” des doigts pour la préhension manuelle (Jeannerod), les neurones de l’activité d’arrière-fond qu’on fait parallèlement à une activité qui occupe l’attention (Wiener), la reconnaissance des objets vus sous diverses faces (Perrett), l’existence d’un modèle proprioceptif des propriétés mécaniques des membres pour la planification du mouvement (Ghez, Gordon), et la différence entre les mouvements actifs et passifs chez le normal et le schizophrène (Frith).

[35] Cf. G. di Pellegrino, L. Fadiga, L. Fogassi, V. Gallese, G. Rizzolatti, “Understanding motor events : a neurophysiological study“, Exp. Brain Res., 1992, 91, p. 176-180.

[36] Cf. G. Rizzolatti, V. Gallese, “From action to meaning. A neurophysiological perspective”, in J.-L. Petit, éd., Les neurosciences et la philosophie de l’action, J. Vrin, Paris, 1997, p. 217-229.

[37] Comme neurones plurimodaux impliqués dans la reconnaissance d’autrui, il faut mentionner également les neurones de reconnaissance des visages et de reconnaissance des actions par leur but (Perrett).

[38] P. Fourneret, M. Jeannerod, Limited conscious monitoring of motor performance in normal subjects, Neuropsychologia, 1998, vol. 36, N° 11, p. 1133-1140.

[39] “Le même monde pour moi — le même je. Qu’en est-il de cette identité ? La constitution n’est-elle pas plurivoque ? Est-ce que c’est ce je qui est étant concret et étant comme je de son monde primordial ? Est-ce déja “Je” ?”, ms D10IV, p. 18.

 

 

© Jean-Luc Petit. Professeur de philosophie, Université Marc Bloch, Strasbourg II, enseignant-chercheur associé au Laboratoire de Physiologie de la Perception et de l’Action, umr cnrs 7152 Collège de France.

www.chez.com/jlpetit     

jean-luc.petit@college-de-france.fr

 

©  Publicado en  "De l’intentionnalité de l’acte",

 in Percevoir : monde et langage. Invariance et variabilité du sens vécu,

éds D. Keller, J.P. Durafour, J.F. Bonnot, R. Sock,

Pierre Mardaga, Liège, 2001, p. 47-78.

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Nº 7, diciembre de 2006

 

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